Interview de Frédéric Couchet, délégué général de l'APRIL
FC: L'objet de l'APRIL est de participer à la démocratisation et la diffusion
du logiciel libre et des standards ouverts auprès du grand public, des
professionnels et des institutions dans l'espace francophone. Pour cela l'association met en place des groupes de travail.
Nos activités sont très variées : conférences, participation au
Sommet Mondial sur la Société de l'Information, présence dans
différents évènements, groupe de travail de traduction de la
philosophie GNU, mobilisation dans l'organisation des Rencontres
Mondiales du Logiciel Libre, rédaction d'articles (tribunes dans
Libération, participation au livre « Les Télécommunications, entre bien
public et marchandise », au livre blanc « Organisations et logiciels
libres », au numéro de la revue Multitudes sur le droit d'auteur et les
brevets...), sensibilisation de responsables politiques, journalistes,
partenariats avec des institutions... Voir les rapports moraux de
l'APRIL pour plus de détail :
http://www.april.org/association/rapports-moraux/
Depuis
quelques années, nous avons également de nombreuses actions de défense
du logiciel libre, car celui-ci est régulièrement attaqué, directement
ou indirectement. Que ce soit les dérives autour du droit d'auteur ou
des brevets, l'informatique déloyale, les ventes liées
matériel/logiciel ou encore le FUD (Peur, incertitude et doute :
technique de désinformation qui consiste à émettre un doute sur
l'efficacité, le sérieux ou la stabilité d'un produit concurrent pour
instiller la peur et l'incertitude chez les clients potentiels) de
Microsoft et de ses faux nez.
L'APRIL a participé activement à
la prise de conscience du public que la liberté informatique est un
enjeu de société et que le logiciel libre dépasse les seules questions
techniques.
L'APRIL regroupe aujourd'hui plus de 670 membres et
nous espérons être plus d'un millier à la fin de l'année. Les membres
de l'APRIL sont majoritairement des individus. L'association n'est pas
réservée qu'aux experts du logiciel libre, le mot « Recherche » dans
l'acronyme de l'APRIL faisant référence au fait que l'association (en
tout cas une partie de ses membres) suit et participe à l'évolution du
logiciel libre (au niveau technique, juridique, politique...). L'APRIL
compte des membres d'horizons très divers, et c'est ce qui fait sa
richesse. Ce qui regroupe les membres de l'APRIL c'est l'importance
accordée aux libertés. L'association, pour ses actions, a besoin des
compétences les plus variées, et notamment celles qui ne sont pas du
domaine informatique : communication, organisation, logistique,
capacité de conviction...
Depuis plusieurs mois, de nombreuses
entreprises produisant et utilisant du Logiciel Libre adhèrent à
l'APRIL ou sollicitent son expertise. Ceci témoigne de l'importance de
ses actions.
L'association compte aujourd'hui une
quarantaine de membres entreprises. L'une des dernières adhésion est
celle d'une entreprise non informatique (la société EMJ qui vend des
tronçonneuses, des tondeuses, etc, et qui utilise du logiciel libre en
interne). L'association compte également dan ses membres une vingtaine
d'associations et une institution, la Cité des Sciences et de
l'Industrie. Nous sommes fiers de cette diversité d'acteurs unique.
L'APRIL est devenu le partenaire privilégié pour la promotion et la défense du logiciel libre.
Quant à moi, je suis actuellement le délégué général de l'APRIL, mon rôle est donc d'assurer le bon fonctionnement quotidien de
l'association, de promouvoir l'association, ses objectifs et ses
actions,
de mettre en oeuvre la politique générale de l'association en liaison
avec les membres et tous les organismes internes et externes concernés.
Je travaille avec l'aide d'un chargé de mission et d'une assistante et
des bénévoles passionnés.
ASTI: Pouvez-vous nous dire quelques mots de l'initiative candidats.fr (signée par l'ASTI)?
FC: L'initiative Candidats.fr, lancée par l'APRIL fin janvier 2007, avait plusieurs objectifs.
Premièrement, le site Candidats.fr
se veut déjà un outil mis à la disposition de la communauté française
du Logiciel Libre pour faire prendre conscience aux responsables
politiques du nombre d'utilisateurs français de logiciels libres et de
l'importance qu'ils
attachent à l'avenir du Logiciel Libre. Les
utilisateurs de logiciels libres, particuliers et organisations, sont
donc invités à signer la déclaration d'utilisation demandant à ce que
les droits des développeurs et des utilisateurs de logiciels libres
soient pris en compte par le législateur, et que les pouvoirs publics
encouragent l'utilisation, la production, et la diffusion de logiciels
libres.
Deuxièmement, le site Candidats.fr
a pour objectif de permettre à chacun d'avoir les élements de
compréhension et de débat sur des problématiques parfois complexes et
techniques, puis de faire son choix en conscience. Dans le cadre de la
campagne présidentielle 2007, un questionnaire accompagné
d'argumentaires a ainsi été transmis aux candidats ainsi qu'une liste
de proposition d'engagements portant sur des sujets comme la
brevetabilité, l'interopérabilité, les mesures techniques, la vente
liée, l'administration électronique ou encore
l'informatique de
confiance. Avant le premier tour 8 des 12 candidats à la présidentielle
ont répondu au questionnaire (voir les réponses à l'adresse suivante : http://www.candidats.fr/annuaire.php). Tous les présidentiables potentiels ont répondu au questionnaire.
Une
démarche similaire sera entreprise pour les législatives 2007, et les
élections qui suivront. Le site se voudra ainsi une mémoire des
engagements et ensuite des actes des candidats/élus.
Bien entendu Candidats.fr
est porté par l'APRIL qui est neutre sur le plan de la politique
mandataire et ne prend donc pas position en faveur de tel ou tel parti
politique. Candidats.fr ne prendra évidemment parti pour aucun des candidats.
ASTI: Quelles sont les position et actions de l'APRIL sur le brevet logiciel?
FC:
Comme l'ont clairement montré les différents débats, et notamment au
Parlement européen, la brevetabilité du logiciel représente une machine
de guerre contre le logiciel libre, donne aux grandes entreprises
multinationales un permis de tuer l'innovation du secteur informatique,
de l'information et des communications en étouffant les PME, et ouvre
la porte à la confiscation du savoir par quelques grands monopoles.
Pour
la position détaillée voir notre réponse au questionnaire sur le
système des brevets en Europe (suite à une consultation publique de la
Commission européenne sur le brevet communautaire) :
http://www.april.org/articles/divers/reponse-april-consultation-brevet-communautaire.pdf
L'APRIL
s'est battu contre le projet de brevetabilité du logiciel dès 1999 en
sensibilisant au problème tous les acteurs concernés et en agissant de
concert avec par exemple la FFII (http://www.ffii.org) qui se bat au niveau européen.
Une partie du questionnaire Candidats.fr est d'ailleurs consacré au brevet logiciel, voir
http://www.candidats.fr/index.php/Brevetabilite.
ASTI: Quelle
est la position de l'APRIL concernant la loi « droit d'auteur et droits
voisins dans la société de l'information » (DADVSI, transposition de la
directive européenne EUCD)? Quelles sont vos propositions sur le sujet?
FC:
Le texte qui a été voté est une loi dangereuse, illégitime aux
conséquences désastreuses notamment sur l'équilibre du droit d'auteur,
les droits des consommateurs, la libre concurrence, la vie privée, le
logiciel libre, la souveraineté sur les infrastructures
d'information.
Les
principales critiques reposent sur le fait que la loi ne crée pas les
conditions de mise en oeuvre des principes qu'elle pose ; que le nombre
d'exceptions au contournement est trop restreint ; que la sécurité de
développement du logiciel libre n'est pas garantie ; et que, plus
largement, en lieu et place de règles claires, justes et équilibrées,
inscrites dans la loi et permettant à chacun de connaître et de faire
valoir ses droits devant l'autorité judiciaire, le législateur a rédigé
un texte inintelligible, et créé une usine à gaz
administrative pour l'interpréter et le faire appliquer. Voir la page http://www.candidats.fr/index.php/2007/01/26/13-loi-dadvsi pour plus de détail.
Nombreux
sont aujourd'hui les responsables politiques, les juristes, les
représentants d'artistes, d'auteurs, de consommateurs, d'industriels,
qui déclarent qu'il faudra revoir rapidement cette loi, et également
sur la directive EUCD qui pose plus de problèmes qu'elle n'en résout.
L'APRIL s'est battu contre ce projet de loi dans le cadre de l'initiative EUCD.INFO
et a déposé dernièrement au Conseil d'État une requête en annulation
contre décret du 23 décembre 2006 «relatif à la répression pénale de
certaines atteintes portées au droit d'auteur et aux droits voisins».
Voir
http://www.april.org/articles/communiques/pr-20070221.html.
Concernant
le futur, il faut dans un premier temps abroger la loi DADVSI et donc
revenir à la loi antérieure. Les dispositions existantes en droit
français avant la loi DADVSI, telles que celles relatives à la
contrefaçon, à la fraude informatique, à la concurrence
déloyale et au parasitisme, offraient déjà un arsenal répressif suffisant.
Les
débats en France, et ailleurs, ont montré que l'utilisation des mesures
techniques de protection comme facteur de développement d'une économie
de la culture à l'ère du numérique n'était pas une stratégie pertinente
(tellement peu pertinente que certains éditeurs et distributeurs de
musique sur des plateformes de téléchargement payante
commencent
abandonner les DRM) et que le choix de la protection juridique des
mesures techniques de protection avait des conséquences désastreuses,
notamment de pénaliser (au sens droit pénal) des usages légitimes ou
licites. Les dispositions de cette loi n'ont satisfait que les
multi-nationales au détriment du consommateur à qui l'on a
retiré la
liberté de choix. Il faut clairement changer de paradigme et la France
doit jouer un rôle moteur au niveau international.
Le prochain
président de la République aura un rôle fondamental. C'est pourquoi
nous venons d'interpeller les deux candidats suite au vote de la
directive IPRED II (seconde directive sur le respect des droits de «
propriété intellectuelle » (Intellectual Property Rights Enforcement
Directive)). Malgré le vote de quelques limitations, ce texte menace
de
criminaliser des consommateurs, crée un délit d'incitation à la
contrefaçon entraînant des responsabilités pour les éditeurs de
logiciels et étend les pouvoirs des titulaires de droits en leur
donnant le statut d'auxiliaire de police (voir http://www.april.org/articles/communiques/pr-20070427.html).
Là encore la seule réponse apportée aux problèmes créés par les DRM est
la criminalisation des actes de contournements plutôt que d'obliger à
l'interopérabilité.
ASTI: Il a beaucoup été question de vote électronique dernièrement, quel est le point de vue de l'APRIL sur ce sujet?
FC: Jusqu'ici l'APRIL n'est pas intervenue sur le sujet en tant que tel.
L'association
s'est exprimée sur le vote électronique lorsque le logiciel libre était
présenté comme la solution à tous les problèmes. Ainsi au 6ème Forum
e-démocratie à Issy les Moulineaux en septembre 2005, nous avons refusé
de signer l'appel « Pour une démocratie électronique libre » qui
parlait aussi de vote électronique.
Toutes les grandes
associations du logiciel libre avaient d'ailleurs fait de même à
l'époque. Si nous sommes bien évidemment favorables au recours aux
logiciels libres dans les gouvernements, les administrations et les
collectivités, nous rejetons l'idée que le logiciel libre soit une
condition suffisante au vote électronique, uniquement une condition
nécessaire : il faut en effet garantir cinq principes, transparence,
confidentialité,
anonymat, sincérité, unicité, et de manière générale obtenir la
confiance des électeurs dans le système électoral, en permettant une
vérification du scrutin par chaque citoyen.
L'APRIL utilise le
vote électronique pour ses prises de décision internes depuis plusieurs
années. Lors de notre dernière assemblée générale en février 2007, le
sujet du vote électronique a été abordé, certains adhérents souhaitant
que l'APRIL intervienne plus largement sur le sujet. La discussion est
en cours, avec des adhérents favorables au
vote électronique (sous certaines conditions) et d'autres défavorables.
Les
ordinateurs de vote actuellement utilisés en France pour les élections
institutionnelles (présidentielles et vraisemblablement législatives en
2007) sont opaques et non vérifiables, nous sommes donc bien évidemment
défavorables au vote électronique dans ces conditions.
Notre initiative Candidats.fr,
qui interrogeait les candidats à la présidentielle sur les logiciels
libres et les sujets afférents, a par ailleurs relayé le questionnaire
de l'association Ordinateurs-de-vote.org. Les réponses obtenues montrent que le sujet
ne fait pas l'unanimité dans la classe politique.
liens:
http://www.candidats.fr/
http://www.ordinateurs-de-vote.org/
http://candidats.fr/index.php/2007/03/15/57-autres-questionnaires-sur-les-technologies-de-l-information-et-de-la-communication
http://www.ordinateurs-de-vote.org/Reponse-des-candidats-a-la.html